Du bon comportement d’un photographe en Inde


Une danseuse acrobate du bidonville de Jhuggi Jhopri s'apprête avant de danser sur des éclats de verre


Photographier des personnes inconnues, de près surtout, peut constituer pour certains une véritable difficulté. Surtout si vous êtes un photographe français dont les préjugés sur le sujet sont régis par de sévères droits à l’images.  Si vous décidez de photographier des personnes en Inde, le tabou du droit à l’image ne sera plus un problème pour vous. De toute manière, ne vous inquiétez pas, vous serez assailli de part en part. Il y’a tout de même quelques règles à suivre avant de vous lancer dans l’aventure.  


“If you wait, people will forget your camera and the soul will drift up into view.” – Steve McCurry1

Hop ! Je consomme, je photographie et j’me casse ! Suivant !

Nous avons tous eu des travers de vulgaires touristes qui photographient à l’emporte-pièce tout ce qui bouge dès que nous mettons le pied dans un pays qui nous est totalement exotique. Et depuis le numérique, cela va de mal en pis. L’enthousiasme de la nouveauté nous chavire parfois un peu le ciboulot : ça nous rend aussi con qu’une huître sous un clair de lune2. C’est un peu comme les relations amoureuses, les débuts sont toujours un peu passionnés et patauds, ce qui n’enlève rien au charme du bisou qui s’ensuit si vous avez bien mené votre affaire. La passion, c’est bien mais en tout l’excès est un vice comme l’écrivait si bien en latin Sénèque. A un certain moment, faut se calmer, prendre du recul. En photo, nous avons tendance à déshumaniser nos relation avec l’autre, ce qui est plutôt dommage puisque la photo en pâtit. Tiens, j’ai une anecdote à ce propos. A Jodhpur, j’avais avisé une très belle touriste allemande3 avec un joli t-shirt rose assorti à ses poumons, coiffée d’une casquette blanche estampillée d’un logo aussi criard qu’un gyrophare, qui photographiait des femmes en sari avec un honorable Fujifilm X20.


Elle leur demandait façon Steven Spielberg, de se positionner près d’une statue du dieu Ganesh4. Avant qu’elle ne puisse prendre la photo, son manège de la mise en scène a duré 5 bonnes minutes : « Non, pas là ! » « Levez la tête ! » « Non pas comme ça ! » Les femmes en sari étaient fortes courtoises et s’acquittaient tant bien que mal des desirata de la belle prussienne aux boucles d’or qui leur témoignait malheureusement d’une amabilité à caler des roues de corbillard. Je l’avais jugée un peu rude et peu urbaine à leur endroit. Elle ne prenait pas le temps de discuter avec les indiennes pour établir, ne serait-ce qu’une relation de confiance, de convivialité. Hop, je consomme, je photographie et j’me casse ! Suivant ! Les femmes en sari se regardaient puis l’une d’elle a tendu la main pour demander son dû : 10 roupies. Un geste classique en Inde. L’allemande a été surprise et a balayée de la main en prenant un air outré et gêné qui signifiait une fin de non-recevoir. Sans même les saluer ni les remercier, elle a pris congés d’eux mais c’était sans compter sur la ténacité des indiennes qui lui ont filée le train sur plusieurs mètres pour réclamer leur salaire.


Quel gâchis ! Si une personne consent à être photographier, de son plein gré, la balle est dans votre camp pour tirer profit de cette collaboration. Ne la réduisez pas à un objet de décor typique de l’endroit que vous visitez. Vous avez affaire à des individus, qui ont une vie, une culture aussi. Le temps qu’ils vous consacrent à poser pour vous ne doit pas être négligé. Respectez-les. En outre la photographie ne doit pas se limiter à une photo seulement même si l’objet de cette dernière est de fixer le souvenir d’une balade touristique. Certes, le voyage profite à l’évasion mais à la découverte culturelle aussi. Si les sujets parlent anglais, pourquoi ne pas en profiter, avant d’appuyer sur la gâchette, pour les questionner, taper la causette. L’échange est essentiel pour nourrir la légende de vos photos qui, ne l’oublions pas, auront un caractère informatif. Lors de vos rencontres, rien ne vous garantit que la personne d’en face vous fera l’honneur d’être prise en photo. Ce qui n’est pas très grave en soi, vous aurez au moins discuté avec elle. J’insiste sur le fait que si vous n’amorcez pas un dialogue convivial au préalable, vous ne pourrez pas décrocher la timbale.

J’aime à rappeler cette formule du photographe Steve Mccurry : « Si vous attendez, les gens oublient l’appareil et leur âme pénètre dans l’image ». Ce dernier, avant de shooter, prends toujours beaucoup de temps à converser, à observer les personnes, parfois à vivre avec eux avant de commencer à les photographier. Bien entendu, nous n’avons pas forcément le luxe de patienter une semaine mais cela n’enlève rien au fait qu’un minimum d’attention qui se concrétise par un échange, même court, facilite grandement la prise de vue par la suite.
Lorsque vous photographiez un sadhû dans un désert, ne serait-il pas intéressant de savoir à quelle obédience religieuse il appartient ? Ne serait-il pas intéressant de savoir comment, pourquoi et quand il est devenu sadhû ? Enfin, ne serait-il pas sympa de connaître son prénom ?

Sadhû shivaïte de Jaisalmer (Rajasthan).

Bandhu Shankaracharya, sadhû shivaïte de Jaisalmer (Rajasthan) – Avant de prendre des photos, faites connaissance avec le sujet photographié, ne soyez pas pressé – N’est-il pas intéressant de savoir à quelle obédience religieuse il appartient ? N’est-il pas intéressant de savoir comment, pourquoi et quand est-il devenu sadhû ? Enfin tout simplement n’est-il pas sympa de connaître son prénom ? A ce titre, Bandhu m’enseigne que son prénom signifie l’Ami, Celui qui Aide.

Sâdhu de la ville de Pushkar (Rajasthan).

Classe d’une école Jaîn de Jodhpur. Les jains portent un masque en mousseline devant le visage pour protéger toute forme de vie de leur souffle. Le jaïnisme est une religion qui insiste en premier et dernier lieu sur le respect de la vie, de la non-violence, de l’écologie et du non-dogmatisme et qui met parfois l’accent sur l’ascétisme. – J’étais intrigué par les masques que portaient ces enfants, il était légitime que je pose des questions pour en connaître la raison. L’échange est essentiel pour nourrir la légende de vos photos qui, ne l’oublions pas, auront un caractère informatif.

L’approche – Du tact et de la politesse avant tout

Il est préférable de demander la permission si vous voulez photographier quelqu’un, surtout si vous vous apprêter à le photographier en plan moyen ou en gros plan. La moindre des choses, avant de les approcher en visant leur trombine avec votre caillou, c’est de les saluer ou du moins de leur demander l’autorisation de les photographier. Impliquez-les dans ce que vous faites en leur expliquant brièvement le sujet que vous souhaitez réaliser.  J’ai pas de leçon à vous donner mais dans la vie, on procède de la même manière : on essaie de respecter les convenances sociales, ça aide pour entamer le dialogue. Dans la photo, les règles sont les mêmes. Si vous approchez, sourire au bec, la plupart des gens réagiront en généralement bien et seront flattés qu’une personne fasse montre de quelque intérêt à leur endroit. Dans les endroits où il y a beaucoup de touristes, vous pouvez rencontrer des gens qui sont fatigués de se faire photographier et on peut les comprendre. Allez donc à Agra, visiter le Taj Mahal pour vous en rendre compte.  La seule façon de surmonter ce problème est de passer du temps avec les gens ou de visiter des contrées moins fréquentées par les touristes.

Dans un marché de Jaipur, je rencontre un vendeur de légume. Il me montre une belle tomate rouge, m'en ventant sa couleur et sa qualité. J'entrevois l'opportunité d'une belle photographie.

Faut-il payer les sujets photographiés

En Inde, les gens peuvent demander de l’argent si vous voulez photographier surtout si vous errez dans les recoins les plus pauvres. Lorsqu’ils vous avisent chargé comme un mulet d’objectifs, d’appareils photographiques dont la valeur avoisinent des milliers d’euros, comprenez qu’ils voient en vous le moyen d’obtenir de quoi subsister un peu. L’argent qu’ils demandent n’est généralement pas très élevé pour nous : 10 roupies seulement mais pour eux, c’est un repas.

Je ne paye généralement pas les gens que je photographie mais si je leur demande de me consacrer du temps alors qu’ils ont d’autres chats à fouetter, c’est la moindre des choses. Pour certains reportage photo, l’effort financier peut s’avérer fructueux dans bien des cas. Exemple  concret : Lors de la réalisation de mon reportage photo sur le bidonville de Kathputli colony, je demandais l’aide de mon chauffeur Vicky Ray, pour visiter et rencontrer les habitants du bidonville de Kathputli colony. Ces derniers sont des artistes de rue à qui j’ai demandé de porter leur costumes pour les prendre en photos. Tout travail mérite salaire, n’est-ce pas ? On est d’accord.

Vicky Ray

Vicky Ray, mon chauffeur, m’a beaucoup aidé, ne serait-ce parce qu’il connait le dialecte des Bhat du bidonville de Kathputli Colony. Grâce à lui, nous avons pu négocier un prix pour payer tous ceux qui poserait pour moi. Chaque personnes photographiées a reçu 400 roupies, soit 5 euros.


Texte et photos : Serge Bouvet

  1. Source : « Si vous attendez, les gens oublient l’appareil et leur âme pénètre dans l’image.» Steve McCurry dans National Geographics : http://photography.nationalgeographic.com/photography/photographers/photographer-steve-mccurry/
  2. Expression originale synonyme de « Con comme la Lune ». Ne cherchez pas à vérifier dans un dictionnaire si cette expression existe. Laissez-vous plutôt porter voluptueusement par le lyrisme de la formule.
  3. Faites-moi confiance, j’ai l’œil pour repérer les belles souris !
  4. Divinité hindou représenté avec un corps de gros enfant de couleur rouge possédant généralement quatre bras et une tête d’éléphant à une seule défense. Il est le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir. C’est le dieu qui lève les obstacles des illusions et de l’ignorance. Il est le fils de Shiva et Pârvatî, l’époux de Siddhi, le Succès, de Buddhi, l’Intellect, et de Riddhî, la Richesse.



2 réponses à “Du bon comportement d’un photographe en Inde”

  1. Patrick dit :

    Bonjour Serge,

    Je viens de decouvrir et je devore votre site avec un plaisir glouton, non seulement les photos sont magnifiques mais les textes aussi sont un delice a lire! Merci de nous faire partager votre experience, en particulier sur l’Inde qui est un pays aussi magnifique que difficile a cerner!
    Votre billet sur le bon comportement d’un photographe pourrait s’appliquer partout dans le monde et cette Allemande, j’en ai croise des clones en Birmanie, au Cambodge ou ailleurs.

    Au plaisir de continuer a lire vos billets

    Cordialement

    Patrick

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