Le tabou de la retouche photo en France


Procession liturgique à Jodhpur

Il est des photos ratées qu’on ne regrette pas qu’elles le soient tant le sujet est banal et il est des photos captivantes dont on regrette qu’elles soient abîmées. Par conséquent, la restauration peut s’imposer comme un recours efficace. Dans le domaine de la photographie numérique, la restauration passe par la post-production : la  retouche. Le gros mot est lâché. En France, retoucher une photographie est devenue un tabou voire un sacrilège. En ce qui me concerne, sachant que la photo ne sera jamais garante de la transparence du réel, je considère ces controverses sacralisante un peu vaine. Explications…


T’as du soleil et tu ne sais même pas prendre une photo ? Non mais halo! Quoi !
Voici la photographie d'origine de la procession liturgique à Jodhpur. Le soleil est au zénith, trop au rendez pour la fête. Et de retour en France, je rage d'avoir oublié de fixer mon pare soleil à l'objectif. Les halos générés par un fort facteur de flare accentue effroyablement l'aberration optique.

Voici la photographie d’origine de la procession liturgique de jaïns et d’hindouistes à Jodhpur. Le soleil est au zénith, trop au rendez pour la fête. Et de retour en France, je rage d’avoir oublié de fixer mon pare soleil à l’objectif. Les halos générés par un fort facteur de flare accentue effroyablement l’aberration optique.

A Jodhpur, chaque jour est une fête pour les yeux. Vous avez une chance sur sept de tomber sur une fête religieuse car les habitants en organisent presque chaque semaine. Ce n’est donc plus tellement une aubaine ni un privilège pour un étranger d’y assister. Ce jour-là, le soleil était aussi de la fête. La flèche de ma tocante pointait 13h00 lorsque j’avisais une procession liturgique digne d’une superproduction bollywoodienne. Le faste clinquant de ces religieux m’épatait. Il y avait un je-ne-sais-quoi de naïf et amusant dans ce défilé trop empreint de solennité. C’est en touriste béat marqué par l’exotisme et le kitsch que je pris quelques photos des chars majestueux qui défilaient devant moi. Des figurants pas très en phase avec leur rôle de hauts dignitaires y trônaient sans trop de conviction. Clic clac, l’affaire fut dans le sac. Les clichés pris, je reprenais mon bonhomme de chemin et quelques semaines plus tard, en France, je dégustais visuellement mes photos du périple indien. L’affaire est dans le sac ? C’était vite dit ! Concernant les photos prises de la procession, le verdict fut sans appel : les photos étaient toutes ratées, l’image bousillée par d’effroyables aberrations optiques. Quel dommage ! Et je peux toujours me gratter pour corriger le tir car l’Inde n’est pas à une station de métro de chez moi. Je n’ai pas supprimé les photos, je les ai archivées dans un répertoire que j’ai nommé « A_restaurer ». Certaines photos pouvaient être en effet sauvées mais comme toute restauration, cela nécessite beaucoup de temps et de patience. Et puis un soir, un masala tea sur la table et Bharat mata ki Jai en fond sonore 1, je décide de mouiller la chemise pour restaurer une photo très abîmée.

La photo représente un char métallique royal avec tout ce qu’il faut de brillant, de ciselé pour faire faste et luxueux. Il faut bien que dans ce cas le traitement des dignitaires soient proportionnés à la somptuosité de leur rang. Dans ce dernier, sur un trône de belle facture, tout aussi doré que le char, siège deux dignitaires coiffés de magnifiques diadèmes, et sur une banquette plus basse est assise une troisième personne plus âgée que les deux premiers et qui semblent jouer le rôle de la mère. Jusque-là, pas de problème. C’est au second plan, que le bât blesse : une vieille maison à colombages a l’une de ses poutrelles de bois effacée par une ligne verticale de halos générés par un fort facteur de flare 2. Bien fait pour moi, cela m’apprendra à me passer d’un pare soleil. Observons le soubassement ensemble : je note que la poutrelle du milieu a une belle sœur jumelle sur la droite, sous la pancarte. En outre, les détails sont peu visibles sous le soubassement à cause de l’ombre dense. Cette ombre est un atout pour moi. Je décide de copier la poutrelle intacte et d’en modifier la perspective, puis, je la superpose à celle qui est cachée par les méchants halos. Pour atténuer l’effet clone, je modifie légèrement mais pas trop la teinte de ma nouvelle poutrelle. Enfin, j’accentue la pénombre sous le soubassement pour effacer mes erreurs de raccords sur lesquelles je rajoutent un effet flou gaussien très léger. La photo est sauvée, prête à être exploité pour une publication.

Mais, j’en aperçois au fond qui s’offusque de ma restauration, qui hurle haro sur le baudet. Ah ça oui, la retouche numérique en vexe quelques uns dans l’assemblée. On crie « Supercherie ! » En 2013, on crie encore à la supercherie comme on le faisait au XIXème siècle. Qui a lu  la controverse qui opposait Paul Périer (1812-1874) et Eugène Durieu (1800-1874) dans les colonnes du Bulletin de la Société française de photographie, à l’occasion du commentaire de la partie photographique de l’Exposition universelle de 1855 ? Personne, je suppose. De larges extraits de ces textes ont été republiés en 1989 par André Rouillé dans son anthologie La Photographie en France. Dans toute l’histoire de la photographie, la contribution de Périer est le plus vigoureux témoignage en faveur de l’amélioration des clichés par la retouche :

«On entend dire quelquefois que, pour obtenir de pareils résultats, M. Giroux travaille ses négatifs après-coup. C’est son secret; mais cela fut-il vrai, nous ne saurions l’en blâmer. D’aucuns crieront à la supercherie: prêtres austères de la virginité photographique, au seul mot de retouche ils se voileront la face et porteront le deuil de leur vestale profanée.»3

Vous pigez ? Les chiens de garde de la photographie pure, de la photographie objective existait déjà. Parlons-en de ces pourfendeurs de la photographie dite objective. Une certaine caste de photographes a pour dogme que retoucher une photo nuit à l’objectivité. Allons bons ! Et que les photographes qui retravaillent les clichés sont considérés comme des escamoteurs du réel. Si j’en observe l’histoire de la photographie, force est de croire que la polémique sur le sujet n’a pas désenflé puisque le travail quotidien allait et va toujours à l’encontre de ce débat immuable. En effet, dès l’introduction de la photographie dans la presse, au XIXe siècle, les journalistes ont toujours travaillé l’image. L’intervention a posteriori sur le document photographique est attestée dès les débuts de la photographie. En effet, le daguerréotype connaissait deux types d’intervention répandues: la piqûre et le coloriage. Réalisée à l’aide d’une pointe ou d’un couteau à même la plaque métallique, la première servait à figurer l’éclat de la pupille ou d’un bijou. Le coloriage fut revendiqué dès 1840 par le pionnier de la photographie suisse, Johann Baptist Isenring.

Portrait du photographe Edward S. Curtis réalisé en 1908 - Photo libre de droit, Creative Commons.

Portrait du photographe Edward S. Curtis réalisé en 1908 – Photo libre de droit, Creative Commons. – La profondeur de champ est très faible est dessine des contours imprécis qui ne sont pas sans m’évoquer l’effet sfumato de Léonard de Vinci. Mais il y a un point où la photo semble étonnement bien détaillée. Observez bien la photo. Vous avez trouvé ? Oui, bravo, les yeux ! Les pupilles ont été repeintes aux pinceaux. A l’époque pas de logiciel de retouche sous la main, on peaufinait à la main. Cette retouche remonte au début du siècle, en 1908.

Dans la logique de l’industrie de la presse, la photographie a subit des modifications non négligeable tel que le recadrage, le travail sur la luminosité, etc. La post-production n’est pas contemporaine de l’avènement de Photoshop. Il n’y avait rien de choquant à retoucher une image. Il en est des photographes qui croient religieusement en l’image brute, en l’image objective. En outre, il en est qui considère que le médium utilisé pour représenté le réel ne peut se faire que par un seul procédé uniquement. C’est un point de vue idéal et religieux. Quels sont les termes de leur dogme ? Ils pensent que chaque photographie doit puiser sa véritable puissance, sa véritable essence en elle-même, c’est-à-dire dans l’emploi habile des procédés qui lui sont propres. Par conséquent,  appeler la retouche numérique au secours de la photographie sous prétexte d’y introduire une correction, c’est précisément exclure la photographie retouchée de la Photographie.

Excusez-moi, mais la dénonciation de la retouche comme élément toxique de la Photographie avec un grand « P » est tout bonnement stupide. C’est contester la complexité des pratiques de restauration ou de perfectionnement de l’image numérique. C’est croire schématiquement que l’opération photographique se réduit à un clic clac du bout de l’index. Les détracteurs de la retouche ignorent l’existence de pans entiers de la photographie professionnelle pour lesquels la post-production est une pratique normale, banale mais surtout nécessaire.  Photoshop, pour ne citer que le plus emblématiques des logiciels de retouche, est devenu une nouvelle option l’appareil photographique, une extension qui participe à l’évolution moderne de la photographie qui est devenue numérique.

Mon opinion est que dans photographie avec un grand « P », le réel est commensurable à l’homme, il n’est pas infini. Par conséquent, la question de la représentation vraie du réel est vaine. La photographie brute de décoffrage est une ineptie. Le point de vue ne peut reconstruire en se servant d’une photographie une représentation vrai de monde. Entre la réalité et l’image représenté, il y a toujours l’intercession de l’homme qui en altère forcément le rendu à cause de son point de vue. Que voulez-vous, c’est comme ça.

J’entrevoie un autre mobile à l’agacement de certains à savoir qu’une photo a été retouchée. Je soupçonne ces chiens de garde de la photographie « sans retouche » de souffrir du complexe du bon photographe qui ne rate jamais sa photo. Combien de fois, n’ai-je pas lu dans certains magazines français cette expression  “photo sans retouche” comme d’un label de qualité indiscutable. Pour moi, cela  vise essentiellement à garantir un certain niveau de qualité technique, en signifiant une maîtrise absolu de l’outil pour éviter le recours à des expédients comme Photoshop ou Lightroom. Il laisse par ailleurs sous entendre l’existence d’un photographe parfait, d’un démiurge absolu de l’image reproduite. Allez dire ça à Steve Mc Curry ou Ami Vitale pour qui la post-production, la retouche sont essentielles.


Texte et photos : Serge Bouvet

  1. Si…Si… Les rituels sont importants pour nourrir le labeur !
  2. Comment, vous ne savez pas ce qu’est un facteur de flare. Vous êtes photographes et vous ne le savez pas ? Non, mais halo quoi ! Le facteur flare ( lens flare en anglais) est une aberration optique due à une diffusion parasite de la lumière à l’intérieur d’un objectif.
  3. Paul Périer, “Exposition universelle…”, art. cit., p. 194.



2 réponses à “Le tabou de la retouche photo en France”

  1. richard dit :

    Tout est dit…
    100% d’accord avec l’article. Bravo !

  2. Dominique Trouiller de La Tour dit :


    J’ai eu cette longue discussion avec une consœur lors de l’apparition du numérique. Elle était dans le respect absolu de la photo. Moi, je défendais le fait que la photo numérique devait se débarrasser de ses atavismes et compenser par une nouvelle dimension ce qu’elle perdait en spontanéité. Dans le même esprit, je pense qu’on devrait changer les proportions du cadrage selon l’impression que l’on veut donner, et pas rester en 24X36, comme un poète reste avec les 12 pieds de ses alexandrins… Toute nouvelle possibilité est à exploiter, surtout qu’on sait que, par calcul marketing, le numérique n’est pas allé aussi loin qu’il le pouvait en innovation – de peur de dérouter les acheteurs potentiels ! Car quid du réglage du contraste ? Quid de l’adaptation de la sensibilité selon la zone de la photo ?


    Je pars du principe que le travail après la prise de vue est une deuxième chance d’exprimer ce que l’on a voulu exprimer, en cadrant mal, en exposant pas assez etc. Comme je pense, d’ailleurs, que le choix d’une photo et l’élimination de neuf autres semblables, donne une dimension artistique à celle qui est sélectionnée – parce qu’un photographe sans goût, va garder les dix, jeter les dix, ou en prendre une au hasard, sans voir la subtilité que le hasard a inclus dans une seule image de la série.
    Perso, je retouche toutes mes photos. Pour mieux exprimer l’idée de départ. Pour renouer avec mon impression passée au moment du tri. Je garde évidemment tous les raws… Un photographe de la vieille école m’a d’ailleurs conforté, l’autre jour :

    « Tu sais, à l’époque de Cartier-Bresson, les tireurs, ils avaient leur réputation en matière de retouche, et beaucoup de photographes ne voulaient personne d’autre que leur tireur attitré ! »


    En revanche, il va de soi que, moi aussi, j’aurais éliminé la photo qu’un jury a refusée récemment parce que son auteur en avait ôté la caméra parasite. Parce que là, c’est là une atteinte au témoignage de la photo : il ne s’agissait pas d’un instantané pris par un audacieux sur un champ de bataille, mais bien d’une photo prise par une batterie de journalistes embusqués dans un coin abrité. S’agissant, si je me souviens bien, de la Syrie, pays où les manipulations médiatiques des deux bords battent leur plein, présenter au jury cette photo était une honte. C’était pisser sur tous les photographes morts en Syrie de s’être trop exposés – sans pour autant recevoir un prix ! Mais bien avant cette affaire, la « Mort d’un républicain » de Capa est une honte (on sait à présent qu’elle a été prise à l’entraînement). Photographe qui, par ailleurs, s’est illustré à piquer beaucoup de ses clichés à sa compagne Frida Taro – morte sous les chenilles d’un char, Capa avait un courage physique indéniable, mais c’était aussi un propagandiste. Je suggère à tous les photographes – et aux autres – de feuilleter le livre « La Valise mexicaine », qui publie les planches contacts originales des photographes pro-républicains, puis montre l’usage qu’on en a fait dans les magazines de l’époque. Le plus éprouvant, ce sont ces photos d’un groupe de Maures de l’armée nationaliste faits prisonniers, invités à sourire et à montrer qu’ils sont bien traités, logés, nourris… sous la menace de fusils, qui sont soigneusement cachés… mais qui dépassent sur certains clichés. On pense que ces pauvres types ont été fusillés après…


    Même si elle échappe au perfectionnisme de son auteur, une photo, dès qu’elle est rognée par le maquettiste ou éclaircie par l’imprimeur, est retouchée. Mais de toute façon, dès qu’on presse le déclencheur, la photo est déjà une retouche de la réalité. Car elle est le fruit d’un cadrage (donc de l’exil hors du champ de certains éléments) ; elle est le fruit d’un grossissement (donc d’un rapprochement ou d’une éloignement du sujet), de profondeurs de champ, de déformations de l’espace et d’interprétations des couleurs (donc d’une atmosphère qu’on peut, à volonté, rendre angoissante ou douce), et puisqu’on est en photo, elle est le fruit d’un choix dans l’instant, d’une décomposition ou d’un rendu de la vitesse, etc. Pourtant, on raisonne comme si un appareil était un œil neutre, hémisphérique et permanent comme une caméra de surveillance. Plutôt que prétendre avoir des images « neutres » dont on signalerait les retouches, je crois qu’il est plus utile de défendre la photo en tant que travail d’auteur confié à une rédaction – qui peut être dénaturé avec l’ajout d’une pleine lune, l’inversion pour éviter une marque de whisky, le recadrage pour masquer un rival politique.


    Alors, cette photo est-elle encore une photo ou n’est-elle qu’une image ? Une image, à n’en pas douter. D’ailleurs, les photographes disent plus volontiers « image » que « photo » ou « cliché ». Le texte a la liberté absolue de la retouche. Tout au plus est il formaté par son encombrement (tant de signes) et par les limites du journal (« pas de phrase sans verbe », « pas d’allusion historique », « pas d’éloge de Hollande »…) et de la loi (pas d’accusation sans preuve, pas de remise en cause de la Solution Finale telle qu’on la voyait en 1945). Mais le texte reste en roues libres. Que la photo jouisse de la même liberté d’expression, pourquoi pas ? C’est à l’auteur (rédacteur, photographe, cadreur…) de se poser la question « Suis-je en train de faire de la propagande ou du reportage – c’est à dire de rapporter, de reporter ? » Visiblement, le cadreur qui a filmé Bernard-Henri Lévy « sous les balles » à Sarajevo ne s’est pas trop posé cette question : en cadrant plus large, on aurait pu voir deux soldats canadiens de l’ONU, en train de fumer une clope en rigolant. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème de tabac ! Quant à celui qui a gommé la caméra sur son cliché, il a pissé sur tous les photographes morts en Syrie de s’être trop exposés, sans pour autant recevoir un prix photo ! C’est surtout au lecteur de tempérer sa crédulité devant une photo – comme, j’espère, il tempère sa crédulité en lisant un article. Nous prenons trop au sérieux les photos. Rappelons que, devant une cour, une photo n’est qu’un indice, ce n’est jamais une preuve. C’était déjà le cas bien avant l’existence de Photoshop. Mais le rapport à la réalité est dramatique : une bande de furieux veut actuellement interdire les retouches qui visent à « mincir » les mannequins. Pourquoi ? Parce que ça incite les filles à jouer les anorexiques. J’en déduis donc que les photos ne montreront désormais que des mannequins VRAIMENT cadavériques. On passerait de l’incitation à la maigreur à son institution (si vous n’êtes pas maigrissime, pas d’avenir dans le « mannequinat »), mais tout le monde applaudit !

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