L’Inde, à tombeau ouvert


Dans le quartier musulman de Jodhpur, ce jeune cycliste peu vigilant et roulant à bâton rompu manquera de peu le piéton qui ne cherche même pas à l’éviter ! – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE


En Inde, s’il y a bien une chose à laquelle le voyageur occidentale doit se méfier à tout point de vue, pour sa sécurité, disons-le pour sa vie, c’est la route. Depuis 2008, les ventes de véhicules ont bondi de concert avec les accidents de la route. Je l’ai appris à mes dépends, à Jodhpur ou Jaipur, j’ai manqué d’être écrasé deux fois, d’être encorné par une vache une fois et en outre j’ai failli perdre tout mon matériel photo suite au passage d’un fou furieux en autorickshaw.


100000 morts sur le bitume

Les décès en Inde se répartissent entre les véhicules à deux ou trois roues :

  • les véhicules à deux ou trois roues (les autorickshaws et rickshaws) 27%
  • les passagers de voitures et de taxis (15%)
  • les piétons (13%)
  • les non-spécifiés (11%)
  • les cyclistes (4%)
  • « Autres » (29%)

Triste record sur la route

En Inde, chaque année, plus de 100 000 personnes trouvent la mort sur la route et 2 millions sont gravement blessées. Le Rapport de situation sur la sécurité routière dans le monde de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révèle que l’Inde est le plus meurtrier au monde, selon les données fournies par 178 pays.

UUn autorickshaw passe en trombe, frôlant la piétonne de peu. Même s'il n'y a pas de voiture dans les ruelles de Jodhpur, les accidents y sont fréquents à cause des scooters ou des autorickshaws.

Un autorickshaw passe en trombe, frôlant la piétonne de peu. Même s’il n’y a pas de voiture dans les ruelles de Jodhpur, les accidents y sont fréquents à cause des scooters ou des autorickshaws. – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Des conducteurs avec un permis de conduire de pacotille

Traverser le Rajasthan en train aurait été plus sûr pour ma pomme mais je préférai l’automobile pour avoir le loisir de m’arrêter pour prendre les photos. Vicky, mon chauffeur en Inde, habitant de New Delhi, m’assura qu’il me conduirait dans chaque ville où je souhaitais travailler dans de bonne condition, tout en respectant scrupuleusement la sécurité routière. Route faisant, je vis sur les bas-côtés de la route les premiers signes annonciateurs de l’hécatombe routière : des chaussures ça et là, des casques de motos fendus ou cabossés, bris de verre de pare-brise luisant au soleil, cadavres de chiens écrasé ou du moins ce qu’il en reste tous les 5 kilomètres…

Même si mon chauffeur conduisait prudemment, je n’en menait pas large car je découvrais avec frisson que la plupart des conducteurs indiens étaient potentiellement des tueurs en puissance sur la route. Ainsi, sur l’autoroute, combien de fois ai-je aperçu ces camions diplodocus chargé de monstrueux sacs de céréales débordant par deux fois le volume de la remorque, combien de fois ai-je aperçu avec effroi ces carcasse de voitures calcinées, combien de fois ai-je aperçu des piétons, femmes et enfants, traversant la l’autoroute, combien de fois ai-je aperçu des fourgons sur lesquels par manque de place à l’intérieur étaient agrippés quatre à cinq personnes sur le marchepied arrière du véhicule…

Combien de fois ai-je remarqué quatre personnes sans casque sur un scooter, complètement insouciant du danger ! (Jodhpur, Inde) – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Et puis… Il advint que nous aussi nous crevâmes. Les routes étant si cabossées et crevassées, la gomme des pneus y morflent sévères. Alors que j’observais Vicky remonter un pneu neuf à l’essieu de la voiture, je le questionnais sur la situation routière en Inde. Il était gêné de me répondre mais il le fit en adoptant un ton colérique désabusé : « – Les premiers responsables de tous ces accidents, ce sont les pouvoirs publics. Ils ne foutent rien sauf quand les média mettent leur pif dans les drames de la route. Le gouvernement indien pourrait réduire tous ces morts sur la route, il suffirait qu’il s’attaque aux racines du problème : l’ignorance des bases du code de la route. Mais le gouvernement s’en fout alors moi, que veux-tu que je fasse ! »

Sur ce qui ressemble à une route, à Jodhpur, je photographie ce mineur sans casque, chaussé de tongs sur sa moto – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Première lueurs d’espoir à New Delhi depuis 2012

Ne soyons pas pessimistes, les pouvoirs publics ont commencé à lancer des actions, timorées certes mais c’est un début, comme à New Delhi. La police y a en effet mis en place un renforcement général des sanctions (montant des contraventions et durée des peines de prison) pour punir les infractions liées à la circulation routière, et s’apprête à introduire deux innovations technologiques majeures pour assurer la sécurité : la mise en place d’une plateforme en ligne pour payer les amendes, et le déploiement de caméras vidéo dans toute la capitale.
Ainsi, en 2012, Delhi a vu le taux d’accidents sur la route le plus faible depuis sept ans. Garg Satyendra, commissaire de police de New Delhi, déclare :
« Malgré une augmentation significative du nombre de véhicules à Delhi, nous avons enregistré un taux d’accident de 10,96% en 2012, ce qui est le plus bas depuis 1981. »1

Un très jeune écolier dans la furie du trafic (Jodhpur, Inde) – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Mon conducteur Vicky demeure pessimiste. Lorsque je lui demande comment il a eu son permis, il me déclare : « Tu sais, il n’y a pas vraiment de réel procédure d’obtention du permis de conduire. Moi, je savais déjà conduire… Je n’ai donc pas eu à faire beaucoup de leçon et puis il fallait que je travaille. A New Delhi, tout le monde peut avoir son permis… Il n’y a presque jamais d’examen et puis s’il devait y en avoir… et bien, c’est juste pour la forme. Il n’y a pas de sanction à l’erreur. On peut même se passer de l’examen, tu peux acheter ton permis, c’est très courant tu sais. »
Sur la route devant moi, une voiture nous double sans mettre le clignotant, nous prévenant uniquement par un insupportable coup de klaxon. Les routes indiennes sont ainsi donc peuplées de conducteurs ayant un permis de conduire mais qui ignore la plupart des notions élémentaires de sécurité. Diable, ce n’est pas encore gagné ! Il faudrait que tout le monde repasse le permis, ce qui est totalement impossible.

Des écoliers de Jodhpur, en Inde, s’entassent dans un autorickshaw pour se rendre à l’école. Dans beaucoup d’endroits, il est fréquent d’avoir recours à de telles modes de transport risqués. – POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Une anecdote personnelle à faire méditer les photographes

Il est toujours surprenant pour un européen d’aviser sur le siège des motos, trois ou quatre personnes sans casque ou de s’apercevoir avec horreur que certains motards ne sont que des mineurs. Ces derniers conduisent comme des fous furieux, zigzaguant comme s’ils évoluaient dans un jeu vidéo où la règle est d’éviter les obstacles en roulant à toute blinde. Ici, les obstacles gênants, ce sont les piétons, les vaches et les chiens parias.

Un jour, alors que je prenais en photos des femmes au travail, un de ces motards m’a percuté l’avant bras. Je tenais un flash déporté. Celui-ci a été projeté dans une rigole profonde d’une cinquantaine de centimètres, remplie d’un mélange de merde, de boue et de plastique. Un Canon Speedlite 580EX II, ça coute un bras ! Allais-je  donc plonger mon avant-bras entier dans la fange, en supporter l’odeur sans vomir… Eh bien oui ! Et à ma grande joie, la loupiote rouge clignotante m’indiquait que le flash fonctionnait encore. J’étais très fier même si je ne sentais pas la rose. On peut en rire mais j’aurais pu avoir un bras cassé dans cette sale histoire. Je m’en suis sorti avec quelques bleus.

Beaucoup de mes mes confrères photographes ont rencontré de telles désagréments coûteux à cause d’un autorickshaw ou d’un motard : objectif cassé, appareil photo brisé, etc. Un conseil d’ami, soyez vigilant !

  1. Source de l’information : Accident rate at 30-year low, par Indrani Basu, journaliste de Times of India



2 réponses à “L’Inde, à tombeau ouvert”

  1. Hello Serge!

    Absolument d’accord avec ton article, ce sont de grands malades, en Inde, niveau circulation routière.
    Lorsque j’étais à Delhi, ils foutaient des barrages mobiles de partout pour mettre des prûnes aux voitures… dont les vitres étaient teintées!!!!
    Qu’elles soient pourries ou conduites par des gens ne sachant même pas qu’il fallait un permis pour conduire ne les intéressaient pas. Juste, les vitres noires étaient, d’un coup, comme ça, interdites!!!
    Et des anecdotes, j’en ai, comme tous les voyageurs en Inde, des dizaines à raconter, c’est clair.
    J’ai eu la même mésaventure que toi, à Varanasi, où un jeune couillon, à fond la caisse sur sa pétrolette infernale est venu me frapper sur le côté, par derrière. Il a tapé en plein dans mon deuxième boitier, que je portais en « holster », le choc a été violent.
    Ne voyant aucune trace de ce choc, ni sur le boitier ni sur l’optique, j’agonisais le type des mots Français les plus grossiers qui me venaient à l’esprit, il n’en capta aucun mais compris assez bien quel était alors mon état d’esprit, je repartais en maugréant mais bien content que rien n’ait « morflé ».
    Ce n’est que quelques centaines de mètres plus loin, alors que j’allais shooter une photo, que je me rendis compte que mon 9-18mm Olympus n’était plus reconnu par aucun de mes 2 boitiers!
    La bague d’adaptation était morte (je shoote avec cet Olympus monté sur des boitiers Lumix Panasonic, donc il faut une bague dont les contacts avaient donc lâchés sous le choc) et je me suis retrouvé sans mon grand-angle de prédilection pendant tout le reste de mon périple Indien!
    J’ai eu les boules pendant 3 jours, au moins, en y repensant. On peut certainement *tout* réparer, au bord de la route en Inde, mais bizarrement, pas s’il s’agit d’une bague bourrée de capteurs micro-électroniques de précision… c’est ballot!

    Bref, je suis absolument d’accord avec toi: il est impératif, pour sa vie ou celle de son matos, d’être extrêmement prudent aux bords des routes Indiennes.

  2. Serge Bouvet dit :

    Merci Jean-Marc pour ton précieux témoignage !

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