12 millions d’enfants dans la rue en Inde


Le village Abhaneri, près du fort d’Amber

N’importe quel voyageur qui a erré en Inde, y a aperçu un peu partout, des mioches groupés ou seuls, un peu perdu, un peu hagard, tumultueusement livides, dépenaillés, boueux, crasseux mais le regard si intense qu’il vous crispe d’une émotion poignante. Mon Dieu, ce n’est qu’une enfant, ai-je bêtement pensé ce jour-là à Jodhpur en avisant une gamine de très pauvre condition. Elle me fit un sourire tristounet et je fus surpris qu’elle ne me demanda rien comme les autres gamins.


Et si je l’adoptais…

Elle avait décidé de me filer le train mais dans ces conditions vous savez, mille pensées vous passent par la tête, de la plus saugrenue à la plus raisonnée. Mes yeux l’avait adoptée, cette petite. Je me fantasmais en nouveau père adoptif qui l’amènerai en France, pour l’introduire dans ma petite famille, et tout plein de bonnes choses que l’on ne lit que dans les contes de fée. Des gamines dans la rue, des SDF qui ont moins de 14 ans en d’autres termes, qui traînent ça et là, il y en a 12 millions en Inde. Alors, cruellement, je remets les pied sur terre. Je ne pouvais malheureusement pas adopté 12 millions de bambins. Cette petite enfant avait l’âge de nos enfants qui vont à l’école primaire. Elle parle très bien anglais. Mieux que je ne le parle. Elle vit avec son frère, lui aussi dans la rue, qu’elle doit retrouver avant le crépuscule près de la place de l’horloge pour se partager leur recette de mendicité.

Je devais partir à Jailpur le lendemain, il me restait un jour à visiter Jodhpur. Je saluais la pauvrette mais celle-ci insista pour rester avec moi. Comment voulez-vous résister à un regard d’enfant… « Allez ! On va bouffer, on va s’en caler le gosier ! » pensais-je dans mon fors intérieur. Je pris le parti de lui offrir un bon moment pour son estomac, une vrai fête pour ses papilles.

Le système des castes n’a jamais été aboli

A ma grande surprise, malgré ma bonne condition financière, la plupart des bons restaurateurs me refusèrent poliment d’entrer avec la gamine sans me donner de prétexte. Je me doutais, que la petite miséreuse leur faisait horreur par ce qu’elle était soit pouilleuse soit d’une caste trop différente de la leur. Je me sentis très mal à l’aise. La gamine me fait un sourire comme pour effacer ces déconvenue très regrettables mais le manque de charité de ces compatriotes m’avait profondément choqué.

Là, je dois vous confier, mon pessimisme sur la situation en Inde. Même si Gandhi a souhaité abolir le système des castes, ce dernier perdure toujours. Les castes n’ont pas disparu, loin de là.

L’édifice de  démocratie restera comme un palais reposant sur un tas de fumier  et  rien ne pourra émanciper les hors-castes, si ce n’est par la destruction du système 1

Bien sûr, des changement notables se sont fait sentir. En Inde, depuis l’indépendance en 1947, tous les citoyens sont théoriquement égaux en droit. En rompant avec un système vieux l’Inde a effectué, il y a un demi siècle, une petite révolution. Cependant, le système des castes a simplement été considéré comme non-existant, et n’a pas été aboli dans les faits. Beaucoup d’Indiens, tout comme Gandhi, sont très attachés à leur culture, c’est-à-dire, à l’hindouisme et aux castes, qu’ils considèrent comme consubstantiel. Détruire le système des castes serait pour beaucoup, détruire l’Inde tout simplement puisque la religion hindouiste, est le seul lien unificateur de la nation. Résultat : il n’y a pas trop de de résultats positifs. La situation envers les parias de la sociétés n’a guère évolué. La Révolution des esprits n’a pas encore eu lieu en Inde. Comment le pourrait-on ? Tant que la transmission des connaissances ne sera pas démocratisé (lire Bhooshan à l’école publique de Jodhpur), l’éveil du peuple entier ne se fera pas harmonieusement et d’un même souffle. Comment donc, pourrait-on abolir d’un coup, en particulier ce qui découle de la religion hindou,  ce système des castes qui préside au destinées des hindous depuis trois mille ans. La ségrégation poisseuse est donc bien réelle en Inde aussi bien dans les campagnes que dans les villes.

Le problème est-il avant tout hindouiste ?

La faute à qui ? A la tradition ?  C’est dans l’hindouisme que les textes védiques indiquent que la société doit être divisée en quatre varnas2 . Par conséquent, les intouchables sont encore relégués aux emplois considérés comme les plus dégradant (balayeur, ouvrier, éboueur, égoutier…)… Rien n’a vraiment changé.  La culture de caste, d’endogamie, de répulsion se fait dès l’enfance3, les parias sont encore privés de temple ou de restaurant… ce qui était notre cas aujourd’hui.

Portrait d'un musulman de Jodhpur

Portrait d’un habitant du quartier musulman de Jodhpur.- POUR ZOOMER CLIQUEZ SUR L’IMAGE

Dans le quartier mulsulman, nous sommes acceptés

J’ai finalement décidé de l’amener dans le quartier musulman. Et je n’eus pas à faire du porte à porte pour être accueilli en faisant des pieds et des mains. Le premier que je vis fit l’affaire. En rentrant donc, dans un restaurant de bon aloi, je saluais tout le monde d’un : »As salam alikoum« . Sourire dans la salle. Certains musulmans à la barbe teinte au henné tétait leur narguilé dont la  fumée se mêlant à l’eau faisait des glouglous léger. Un jeune adolescent faisant office de serveur nous indiqua une table. Celui qui sembla être le père vint à notre rencontre en me saluant chaleureusement. La pauvre gamine faisait profil bas, timide qu’elle était.

L’homme fut très charitable puisqu’il comprit à l’œil, que j’essayais de faire passer un bon moment à la petite fille. Il ne me fit payer que mon repas. Inutile de vous dire que je fus très heureux de son geste et de son accueil. Nous prîmes le thé ensemble et nous causâmes de la France et, forcément, de religion puisque ce thème est très cher aux indiens. La femme du cuistot ne fut pas en reste non plus, alors que nous quittions le restaurant, elle donna charitablement un sac rempli de nourriture pour la petite fille qui riait, qui riait de joie.

Il était 16h00 lorsque je raccompagnait la gamine à la place du marché, près de la tour de l’horloge. Il était encore trop tôt pour qu’elle retrouve son frère. Le cœur gros, je luis fis comprendre que je devais partir. Elle dodelina tout simplement de la tête en souriant comme le font tous les indiens. Je ne voulais pas l’oublier, je la pris en photo. Elle demeura stoïque mais souriante et me regarda s’éloigner. Sur le retour, évidemment, je pensais à mes enfants, en France, à mes deux filles. Mon esprit se troubla de cette association naturellement psychologique.

Texte et photos : Serge Bouvet

PROTECTION DE L’ENFANCE EN INDE :

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  1. Citation très pessimiste de Bhimrao Ramji Ambedkar, principal rédacteur de la constitution de l’Inde, un leader intouchable, et un initiateur du renouveau du bouddhisme en Inde.
  2. les varnas, qui sont les quatre castes principales de l’hindouisme (le mot varna signifie « couleur » en sanscrit)
  3. Selon Célestin Bouglé, en Inde : « Le régime des castes se définit : 1° par la spécialisation héréditaire ; 2° par l’organisation hiérarchique ; 3° par la répulsion réciproque » Lire à ce propos : Émile Durkheim, Le régime des castes l’Année sociologique, n? 11, 1910, pp. 384 à 387. Texte reproduit in Émile Durkheim, Textes. 3. Fonctions sociales et institutions (pp. 293 à 296). Paris: Les Éditions de Minuit, 1975, 570 pages. Collection: Le sens commun.



Une réponse à “12 millions d’enfants dans la rue en Inde”

  1. ou très mal rémunérées ou tout simplement considérées comme impures d’un point de vue religieux : vidangeur, mendiant , boucher , pêcheur , chasseur , gardien de cimetière, sage-femme , etc. Cette population forme une « non-caste » ignorée de l’hindouisme mais qui se divise elle-même en castes (ou jati), héréditaires cette fois, correspondant aux différents métiers et au nombre de 4 600 environ. Jati signifie « naissances » : la caste détermine le métier que l’on fera tout au long de sa vie mais aussi les règles que l’on devra suivre. Les individus constituant ces jati sont considérés par les varnas comme littéralement intouchables : « que l’on ne peut et ne doit toucher ». Ils sont par conséquent sujets à de nombreuses discriminations : contact interdit avec l’eau (et donc les puits) et la nourriture des autres castes, restrictions à la liberté de se déplacer et au droit à la propriété, etc.

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